Alors que l’histoire de la dernière décennie ou plus a été celle de la sous-épargne et de l’endettement excessif, les Canadiens ont économisé énormément l’an dernier. Le taux national d’épargne des ménages, qui oscille normalement entre 2% et 3%, a bondi à 27,5% d’avril à juin 2020.
Elle est demeurée élevée au troisième trimestre, à 14,6%. BMO Economics a récemment rapporté que les Canadiens ont économisé 150 milliards de dollars de plus que la normale en 2020, soit l’équivalent de 7% du PIB.
Tous les foyers n’ont pas réussi à économiser. Certaines personnes ont vu leurs revenus dévastés, puis tomber entre les mailles du filet des aides gouvernementales et épuiser les maigres économies qu’elles avaient au départ. La pandémie de COVID-19 a peut-être amplifié l’inégalité déjà flagrante de richesse entre les Canadiens à revenu modeste et ceux à revenu élevé.
Les gouvernements parlent de l’épargne des ménages de la même manière qu’ils parlent souvent de l’argent détenu par les entreprises : de l’argent qui « reste sur la touche » juste en attente d’être dépensé. La ministre des Finances, Chrystia Freeland, appelle cela un « plan de relance préchargé », allant jusqu’à solliciter des idées des Canadiens sur la façon dont le gouvernement fédéral pourrait encourager les Canadiens à dépenser ces économies « excédentaires » pour stimuler la reprise économique.
Cette façon de penser manque une occasion d’apprendre une leçon contre-intuitive tirée de la pandémie. Plutôt que de voir la hausse des économies de 2020 comme une anomalie, les gouvernements devraient en profiter pour élaborer un plan visant à renforcer davantage les bilans des ménages.
Après une année d’épargne forcée pour plusieurs, les Canadiens pourraient être prêts à épargner davantage. L’épargne crée une habitude, et les gouvernements risquent de briser cette habitude s’ils se concentrent exclusivement sur l’encouragement des gens à dépenser.
En même temps, les personnes qui ont été les plus touchées financièrement par la pandémie, dont plusieurs font face à d’autres désavantages systémiques, ont besoin d’aide plus que jamais pour reconstruire (ou commencer à bâtir) un fonds d’épargne afin de se protéger des chocs futurs et bâtir une sécurité financière à long terme.
L’augmentation des économies semble aussi avoir contribué à un sentiment surprenant d’optimisme économique. Un sondage récent de Pollara Strategic Insights a révélé que, comparativement à 2019, les Canadiens ont une croyance plus forte en la mobilité sociale et se sentent plus en sécurité financièrement sur le plan personnel. L’enquête a également enregistré le plus haut niveau d’optimisme quant à l’avenir de la classe moyenne depuis 2014.
Voir ce niveau d’espoir économique en 2020 est remarquable, et nous dirions qu’il est lié à l’épargne des ménages. Tout gouvernement promettant de renforcer la classe moyenne devrait porter une attention particulière à l’aspect épargne du bilan.
À quoi pourrait ressembler un plan pour encourager des économies à plus long terme? Premièrement, elle devrait aider les ménages à revenu modeste qui, contrairement aux ménages à revenu élevé, n’ont pas accumulé d’économies imprévues pendant la pandémie. Avec des collègues de Maytree, nous avons récemment proposé un Crédit d’épargne Canada qui offrirait des contributions de contrepartie aux Canadiens à revenu modeste qui épargnent grâce à des comptes d’épargne non imposables.
Deuxièmement, elle devrait encourager les employeurs à soutenir la santé financière de leurs employés par le biais des régimes de retraite en milieu de travail et d’autres programmes. Ici, le gouvernement pourrait s’inspirer des récentes réformes américaines de la retraite et offrir de l’aide aux petites entreprises, qui sont beaucoup moins susceptibles que les grands employeurs d’offrir des programmes d’épargne et ont besoin d’un coup de pouce après la pandémie. L’État de Washington offre des crédits d’impôt pour les régimes de retraite. Les employés ayant accès à des économies basées sur la paie ont 15 fois plus de chances d’épargner.
Troisièmement, il devrait renforcer notre « infrastructure » d’épargne en encourageant des programmes d’avantages portables qui ne sont pas liés à un seul employeur. Avec la montée du travail temporaire et le déclin des pensions traditionnelles, nous avons besoin de moyens pour aider les travailleurs à économiser qui correspondent à la réalité de la main-d’œuvre du 21e siècle.
Il est compréhensible que les gouvernements veuillent faire entrer de l’argent dans l’économie, surtout quand une grande partie de l’épargne accumulée par les ménages en 2020 provient des transferts gouvernementaux. Mais que les gouvernements s’orientent fortement vers l’encouragement des dépenses manque peut-être une occasion unique dans une génération de bâtir des bilans des ménages plus solides parmi les Canadiens de tous revenus, et avec eux, le sentiment durable d’optimisme économique nécessaire à une croissance durable et inclusive.
Jonathan Weisstub et Alex Mazer sont cofondateurs de Common Wealth Retirement, une entreprise de technologie financière.
Cette tribune a été publiée pour la première fois dans The Globe & Mail le 17 janvier

