La COVID-19 n’est pas seulement une crise de santé publique. C’est une crise de sécurité financière des ménages.
L’immense déplacement économique causé par le virus cause une douleur et une peur bien réelles parmi les familles canadiennes.
Même avant que la crise ne frappe, les Canadiens étaient profondément préoccupés par les finances de leur foyer. L’accessibilité financière, l’épargne-retraite et l’insécurité économique figurent parmi les principales préoccupations du public depuis plusieurs années.
Avant la crise, des millions de ménages canadiens étaient déjà financièrement précaires. Plus de la moitié vivaient de chèque de paie en chèque de paie. Un tiers n’avait pas assez d’économies pour rester au-dessus du seuil de pauvreté pendant trois mois.
Près de quatre personnes sur dix n’avaient pas d’économies de retraite, et 10 millions n’avaient pas accès aux régimes de retraite en milieu de travail. L’épargne-retraite médiane des ménages proches de la retraite sans pension s’élevait à peine à 3 000 $. Les insolvabilités personnelles avaient atteint leur plus haut niveau en dix ans. La dette des consommateurs était à des sommets historiques ou proches.
Cette précarité financière remonte à une période d’expansion économique considérable. Le S&P 500 a augmenté de 330% dans la décennie précédant l’automne dernier. Le taux de chômage était à son plus bas niveau depuis des décennies. Et pourtant, l’anxiété financière planait lourdement.
Si les bilans des ménages étaient ainsi en période favorable, comment le seront-ils après des mois de perte d’emplois, de distanciation sociale et d’impasse économique?
Comment une photographe indépendante sans économies peut-elle payer le loyer lorsque ses clients arrêtent d’organiser des événements? Comment une travailleuse de soutien personnel sans fonds d’urgence répare la voiture dont elle a besoin pour aller travailler alors qu’elle a vu ses heures réduites à cause du virus?
Comment un aîné, avec un revenu fixe et sans épargne personnelle, fait-il pour faire le plein de fournitures alors que son chèque de sécurité pour la vieillesse ne reçoit qu’une fois par mois? Comment un récent diplômé sans soutien parental peut-il payer ses prêts étudiants alors que les employeurs ont cessé d’embaucher?
Comment les millions de Canadiens sans pension vont-ils se sentir lorsque leurs économies de retraite subissent une baisse de 30 à 40% et que leur banque continuera de leur facturer des frais de 2 à 3%?
Avant la crise, malgré les données inquiétantes, les gouvernements faisaient remarquablement peu pour remédier à la précarité des finances des ménages. Face aux préoccupations généralisées du public concernant l’abordabilité, les gouvernements semblaient considérer les questions d’épargne privée, de couverture des régimes de retraite en milieu de travail et de protection financière des consommateurs comme des préoccupations secondaires. Les décideurs canadiens semblent se contenter de prendre du retard par rapport à d’autres pays, dont plusieurs prennent des mesures audacieuses pour lutter contre l’insécurité financière des ménages.
La crise de la COVID-19 pourrait être un signal d’alarme pour que les gouvernements prennent enfin au sérieux la sécurité financière des ménages. À cet égard, la réponse initiale du gouvernement fédéral a été prometteuse.
La semaine dernière, dans une déclaration majeure sur la crise, le premier ministre Trudeau a justement reconnu que les Canadiens s’inquiètent pour leurs économies.
Le vaste paquet fédéral de réponse économique de la semaine dernière comprenait plusieurs mesures significatives qui s’attaqueront à la douleur financière immédiate que ressentent les Canadiens. Nous saluons particulièrement les efforts du gouvernement pour concentrer l’aide sur les personnes vulnérables, y compris les personnes à revenu modeste (grâce à des améliorations de la Prestation pour enfants du Canada et du crédit TPS) et les travailleurs précaires sans accès à l’assurance-emploi (grâce à une nouvelle prestation d’aide d’urgence).
Les gouvernements ne devraient pas s’arrêter là. En plus de continuer à répondre aux besoins urgents à court terme, les décideurs devraient aussi prendre des mesures audacieuses pour aider les ménages à bâtir des bilans plus résilients à long terme.
Le bon plan de relance économique devrait aussi servir d’acompte pour la création d’un filet de sécurité permanent plus solide pour les travailleurs et familles canadiennes. Cela devrait inclure des investissements dans la création d’un système d’avantages et de soutiens portables en milieu de travail accessibles à tous les travailleurs.
Elle devrait ajuster nos incitatifs fiscaux à l’épargne, qui favorisent actuellement ceux qui ont des revenus élevés et une richesse élevée, en faveur de ceux qui ont des revenus modestes et peu ou pas d’épargne. Elle devrait améliorer considérablement la protection financière des consommateurs et faire preuve de plus de courage pour s’attaquer aux pratiques d’exploitation du secteur financier.
Chaque crise accompagne une occasion de réflexion et d’amélioration. Ne gaspillons pas la chance que l’urgence COVID-19 offre pour répondre aux préoccupations financières pressantes de millions de ménages canadiens, et bâtissons un filet de sécurité qui laissera nos concitoyens moins vulnérables dans les mois et années qui suivront cette période difficile.
Alan Broadbent, Alex Mazer, Jonathan Weisstub
Cette tribune a été publiée pour la première fois dans le Toronto Star le 24 mars 2020

